Les événements qui se déroulent en Serbie depuis plusieurs mois, et qui ont culminé ce samedi et entraîné des marées humaines impressionnantes, nous concernent tous, européens et démocrates. Rappelons les faits : le 1er novembre, un auvent en béton, qui venait juste d’être terminé, s’effondre à la gare de Novi Sad, en Voïevodine, faisant quinze morts. La population, et en particulier les étudiants se mobilisent immédiatement contre la corruption et l’impunité qui sont vraisemblablement à l’origine du drame. D’université en université, de ville en ville, de la province à Belgrade, la contestation se développe et enfle de semaine en semaine, et font aujourd’hui vaciller le pouvoir du Président Vucic et de ses alliés.
Ce mouvement est exclusivement citoyen, je dirais même farouchement et jalousement citoyen. La scène politique serbe apparaît tellement peu fiable aux étudiants, quel que soit le parti, qu’ils ont très rapidement et très efficacement cloisonné, voire bétonné leur mouvement de toute influence politique. J’en ai fait personnellement l’expérience puisque deux associations d’étudiants ont voté, à quelques voix près, de ne pas me rencontrer à Belgrade le mois dernier au titre que j’étais un politicien.
La façon dont la manifestation monstre de samedi dernier a pu éviter les pièges et les provocations des autorités a été brillante et dénote une efficacité d’organisation absolument remarquable. Tous mes amis et contacts sur place sont admiratifs.
Mais si un tel réveil des citoyens, un réveil puissant et sage, refuse, par principe, de ne pas « faire de politique », parce que « la politique c’est suspect », la démocratie est bloquée. Pire, même, à mon avis : je crains que ce refus absolu de discuter avec les femmes et les hommes politiques quels qu’ils soient, ce refus de les bousculer, et ce refus même de s’engager soi-même (les porte-parolats sont tournants, quotidiennement, et anonymes), conduise tôt ou tard à des pouvoirs à nouveau autoritaires, sous d’autres formes, pour ‘débloquer’ le pays, et renvoyer au passage la conscience et la responsabilité citoyenne… à la maison.
Si les citoyens qui s’engagent refusent par principe de s’engager en politique, les institutions démocratiques resteront, de crise en crise, aux mains des mêmes individus. Aux urnes, citoyens !